Rêverie ferroviaire...
Je suis de nouveau dans un train. A croire que je passe ma vie à hanter les lignes de la SNCF.
Départ ce matin de Paris, direction Dijon, pour un rendez vous professionnel.
Je repars maintenant de Dijon pour Lyon. Le TER qui m’emmène va s’arrêter à toutes les petites gares du parcours.
Nous sommes vendredi. A bord, pas mal de jeunes. Etudiants, ou militaires. Ils rentrent chez eux pour le week-end.
Bien sur, je n’ai pas choisi ma place au hasard. Face à moi, un jeune mec d’une vingtaine d’années environ. Il est brun, cheveux très courts. Presque rasés. Il porte un tee shirt noir, un pantalon style cargo gris, et des baskets blanches.
L’élastique de son tee shirt met en valeur ses bras puissants. Ses yeux sont sombres. D’un brun profond. Il porte un collier à la mode autour du cou, un bracelet en argent, et une bague assez large.
De temps à autre, il sourit. Son sourire est franc, sincère.
Il est beau. Très beau. Il illumine de sa présence ce wagon quasi vide.
Dans une demi somnolence, je l’observe. Sa jambe effleure la mienne. Je suis bien.
Je me mets à imaginer sa vie.
Qui est-il ? Où va t’il ? Qui l’attend à l’arrivée ? Fille, garçon ? Sa mère, peut être…
Il pianote sur le clavier de son micro ordinateur. Tout comme moi. Que fait il ? Je voudrais connaître ce garçon. Entrer dans son esprit, lire ses pensées les plus intimes.
Que fait il ? Quand il lève la tête de son écran, il me regarde, et me sourit. Mais c’est pour mieux se concentrer ensuite. Il plisse le front, il a l’air intrigué par ce qu’il voit, sur son écran. Je suis en face, je ne vois rien de ce qui se passe.
Peut être est il en train de travailler ? Il est probablement étudiant. Ou alors relit-il un mail qui lui a été envoyé ce matin.
Sa petite amie lui a écrit. Elle veut lui parler. Il ne sait pas pourquoi. Voilà pourquoi il est soucieux.Elle veut le quitter. Non, elle est enceinte. C’est ça. Il va être père. Il devrait être heureux. Mais il est tourmenté. On le serait à moins, à son age ! Père à 20 ans.
Un fils, ce sera forcément un fils. Il sera brun, comme son papa. Il sera beau. Beau à se damner.
Je le regarde, et le vois, avec sa famille autour de lui. Ils sont heureux. Ils sont au bord de mer. Son fils fait des châteaux de sable, tandis que lui exhibe fièrement sa nouvelle planche de surf.
Ils rient, se roulent dans la sable. Le soir, il prend son fils sur les épaules, et part se promener dans les rues animées. Il lui achète des glaces. Il est un père modèle.
Ayant besoin de me dégourdir les jambes, je me lève et vais marcher un peu. Tiens, je vais passer derrière lui, voir ce qu’il regarde si attentivement. Ce qui retient toute son attention, depuis que nous sommes partis.
Il lit un texte. Il y a des flèches, des encadrés. Le feu, la fumée, les incendies. Quoi faire. Comment agir.
Il ne travaille pas ses cours. Non, il ne relit pas non plus le mail de sa fiancée. Il prend des notes, réfléchit. Fronce les sourcils. Il est peut être pompier ?
Mais bien sur, il est pompier. Je comprends ses bras musclés, ses cheveux si courts, son regard franc et perçant. Il a dédié sa vie à en sauver d’autres. Peut être me sauvera t’il moi, un jour ?
Je l’imagine portant cet uniforme bleu, que je trouve si sexy. Ca lui va bien. Il est solidement planté dans ses bottes, les bras derrière le dos. Il observe au loin, le feu, qui progresse. Puis il s’élance dans les flammes. Il lutte longtemps, et triomphe. Il a vaincu. Il ressort de la fournaise le visage noirci. Il sourit, et l’éclat de son sourire resplendit parmi toute cette noirceur.
Ses yeux sont vifs. Il est empli d’une sensation de puissance. Il est invincible. Moi, mêlé aux badeaux, je le contemple. Je ne peux détacher mes yeux de lui.
Le train ralentit. Il range son ordinateur. Non, pas déjà !! Avec des gestes lents, il replie son écran. Il est très précautionneux. Il range méticuleusement ses affaires. Chaque chose à sa place. Il lève les yeux. Me sourit.
Je ne peux m’empêcher de répondre à son sourire. Il se lève. Non, attends. Reste un peu. Juste un tout petit peu. Il me reste tant à apprendre sur toi !
Ta vie, ta fiancée qui t’attend. Tu vas être papa. Tu joueras avec ton fils, et plus tard, il sera pompier, comme toi.
Attends ! Ne descends pas. Pas maintenant ! c’est trop tôt…
Fausse alerte. J’ai eu chaud ! Il sort son mp3, met ses écouteurs, et s’endort paisiblement. On dirait un ange. Sur son visage, un léger sourire. Il rêve de feus, de conquêtes. De gloire et de médailles, qu’il arborera fièrement plus tard, sur sa poitrine. Il rêve de sa fiancée, qui l’attend, à l’arrivée. Elle se précipitera vers lui, et il l’enlacera tendrement. Ce soir, il lui fera l’amour, et il lui demandera de l’épouser. Il a une bague, dans son sac.
J’ai envie de le prendre dans mes bras. De lui offrir mon épaule, pour s’appuyer. D’être contre lui, de sentir la chaleur de son corps. Un instant. Juste un bref instant.
Il ouvre les yeux lentement, et me sourit. Son regard se promène, et à travers la vitre, il regarde défiler le paysage.
Il frissonne. Il a froid. De son sac à dos, il extrait un gilet noir à la mode, qu’il passe lentement. Il est à moitié endormi. Son regard croise le mien. Il est empli de douceur. On peut y lire toute la beauté du monde, toute l’innocence d’une âme d’enfant. Il ferme les yeux lentement, s’enfonce dans son fauteuil, se blottit contre la vitre, et se rendort. Longtemps, je le regarde dormir. Il bouge les lèvres lentement, en musique. Parfois il ouvre les yeux, jette un œil curieux autour de lui, et se rendort aussitôt
De nouveau, le train ralentit. Terminus ! Il se lève lentement, déplie ses jambes, et ramasse ses affaires. Avant de descendre, il me sourit. Son regard m’emplit d’une douceur infinie.
Il fait quelques pas sur le quai, et passe sa main autour d’une veste en jean blanc, qui l’attend. Seul, je le regarde s éloigner.
Je me retourne une dernière fois. Il se retourne aussi. La chaleur de son regard m’envahit, et m’emplit de bonheur. Il me fait un petit signe de la tête. Le jeune homme qui lui tient la main l’interroge du regard.
Nous nous sourions une dernière fois, et je le regarde s’éloigner, tenant par la main celui qui a hanté ses rêves.
TER Dijon – Lyon, vendredi 31 août 2007. 13h20